Fannie Wattiez · Ergothérapeute
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« Elle refuse de manger » : comprendre et agir quand un proche âgé ne s'alimente plus

L'assiette repoussée, les « je n'ai pas faim », les repas qui fondent, et cette angoisse sourde qui monte, parce que vous savez ce que ça veut dire. Première chose à entendre : un refus alimentaire n'est presque jamais un caprice ni une fatalité de l'âge. Il a des causes, souvent identifiables, souvent réversibles, et des leviers d'action validés par la recherche. Sans jamais forcer.

Par Fannie Wattiez, ergothérapeute indépendante depuis 10 ans, spécialisée en neurologie et gériatrie (Belgique). Article fondé sur les recommandations européennes ESPEN (nutrition en gériatrie et dans la démence, mise à jour 2024) et les revues systématiques internationales.

D'abord, changer de regard : manger n'est pas « avaler des calories »

En ergothérapie, nous regardons le repas comme une activité complète : un acte moteur (porter la fourchette, mâcher, déglutir en sécurité), sensoriel (voir, sentir, goûter, or l'odorat et le goût s'émoussent avec l'âge), cognitif (reconnaître l'aliment, enchaîner les gestes), social (on mange rarement bien seul, la solitude est un coupe-faim documenté) et identitaire (la cuisinière de la famille qu'on ne laisse plus rien préparer perd plus que des tâches : elle perd un rôle). Un « refus de manger » peut se loger dans chacune de ces dimensions, et chacune a ses solutions propres. C'est pour cela que la question utile n'est jamais « comment le faire manger ? » mais « qu'est-ce qui, précisément, s'est mis en travers du repas ? »

Le détective des causes : ce qu'il faut vérifier avant tout

Les recommandations ESPEN sont formelles : la première étape est l'élimination des causes potentielles, dont beaucoup sont réversibles. Les grandes suspectes, dans l'ordre où je les cherche :

La bouche, dentier qui blesse ou ne tient plus, dents douloureuses, mycose buccale, bouche sèche : un passage chez le dentiste résout des « anorexies » entières. Les médicaments, des dizaines de traitements coupent l'appétit, altèrent le goût ou assèchent la bouche ; une ordonnance chargée mérite une révision par le médecin ou le pharmacien. La constipation, banale, massive chez la personne âgée, et coupe-faim redoutable. La douleur et la dépression, la perte d'appétit est l'un des premiers symptômes d'un moral qui plonge, et la dépression du sujet âgé se traite. La déglutition, toux pendant les repas, voix « mouillée » après avoir bu, aliments évités : la peur d'avaler fait fuir la table (voir l'encart rouge). La solitude et la perte de rôle, le plateau-repas avalé seul devant l'évier n'a rien à voir avec une table partagée. Et dans la démence : la non-reconnaissance des aliments, l'incapacité à démarrer la séquence, les distractions.

-5 %

Le seuil d'alerte international : une perte de poids de 5 % en un mois (ou 10 % en six mois) signe une dénutrition ou son risque imminent, c'est une situation médicale, pas un simple « petit appétit ». D'où la recommandation ESPEN : peser régulièrement et noter.

Ce que la science recommande à table

Enrichir plutôt qu'agrandir. Un estomac âgé se remplit vite : la stratégie validée n'est pas la grande assiette (décourageante) mais la petite assiette dense, enrichie en beurre, crème, œuf, fromage râpé, poudre de lait, huile d'olive. Même volume, deux fois plus de carburant. Lever les interdits. ESPEN recommande explicitement d'éviter les régimes restrictifs chez la personne âgée dénutrie ou à risque : à 85 ans, le régime sans sel strict ou sans sucre « par principe » affame plus qu'il ne protège, à réévaluer avec le médecin. Manger ensemble. Un essai randomisé néerlandais (Nijs, BMJ) a montré que le simple passage à des repas de type familial, plats sur la table, service partagé, vrai moment social, améliore les apports énergétiques, le poids et la qualité de vie. Soigner la scène. Ambiance calme et familière, musique douce, un seul plat à la fois, assiette contrastée avec la table (des travaux, dont une étude pilote devenue célèbre avec de la vaisselle rouge, montrent que le contraste augmente les prises alimentaires quand la perception visuelle décline). Et redonner un rôle : éplucher, sentir, goûter, choisir, participer à la préparation est la meilleure mise en appétit sensorielle et cognitive qui existe. C'est le levier le plus ergothérapeutique de tous, et le plus oublié.

La règle absolue : on ne force jamais. Forcer est inefficace (l'aversion se renforce), dangereux (fausses routes) et destructeur pour la relation, le repas devient un champ de bataille, et la table un lieu de fuite. Tout ce qui précède vise l'inverse : redonner envie, jamais imposer.
Consultez sans attendre si : perte de poids visible ou 5 % en un mois ; toux ou étouffements pendant les repas, voix mouillée, pneumonies à répétition (troubles de la déglutition → médecin et bilan logopédique) ; refus de boire depuis 24 heures ou signes de déshydratation (urines foncées, confusion, pli cutané) ; refus alimentaire brutal chez une personne qui mangeait, on cherche une cause médicale aiguë avant toute astuce de table.

Vous voulez le plan complet, cause par cause et levier par levier ?

Le livret « Quand manger devient difficile » (12 €) contient le détective des causes, la surveillance du poids, les recettes d'enrichissement, l'installation à table, les stratégies spécifiques (Alzheimer, post-AVC, dépression) et le plan des 14 jours. Et si votre situation est singulière : décrivez-la-moi avec une photo d'un repas type, je vous réponds sous 48 h.

Le livret : 12 € Poser ma question : 39 €

Questions fréquentes

Faut-il acheter des compléments nutritionnels oraux (boissons enrichies) ?

Ils ont leur place, mais sur avis médical ou diététique, en complément des repas (jamais à leur place), et après avoir enrichi l'alimentation ordinaire, souvent aussi efficace et mieux acceptée. Servis frais, entre les repas, dans un verre plutôt que dans leur brique médicale, ils passent beaucoup mieux. Parlez-en au médecin : en Belgique, certains sont remboursés sous conditions.

Elle ne mange presque rien le soir. Est-ce grave ?

Pas nécessairement : l'appétit des personnes âgées est souvent maximal le matin et décline dans la journée. La stratégie : faire du petit-déjeuner et du déjeuner les repas principaux, et accepter un souper léger, complété par une collation dense en soirée (yaourt enrichi, riz au lait, tartine de fromage). On juge la journée entière, pas chaque repas.

Il mange avec les doigts / mélange tout / mange le dessert d'abord. Dois-je corriger ?

Non, et c'est même contre-productif : chaque remarque transforme la table en examen. Ce qui compte, c'est ce qui entre, dans la dignité. Le manger-mains (finger food) est d'ailleurs une stratégie reconnue dans la démence : des bouchées qui se mangent avec les doigts prolongent l'autonomie quand les couverts deviennent difficiles. Et si le dessert d'abord fait manger : dessert d'abord.

Comment le faire boire ? Il n'a jamais soif.

La sensation de soif s'émousse avec l'âge : on n'attend pas la soif, on organise. Un verre à chaque moment-repère de la journée (lever, chaque repas, collations, coucher), des boissons qu'il aime vraiment (le café, la soupe et la bière légère comptent aussi, l'eau n'a pas le monopole), des aliments riches en eau (fruits, laitages, potages), et un verre adapté si le geste est difficile. En cas de fausses routes aux liquides : avis médical et logopédique avant tout épaississant.

Et si le refus survient au stade très avancé de la maladie ?

C'est la question la plus douloureuse, et elle mérite mieux qu'une réponse de blog : au stade très avancé d'une démence, la diminution de l'alimentation fait partie de l'évolution naturelle, et les recommandations internationales (ESPEN) ne préconisent pas l'alimentation par sonde dans cette situation, l'objectif devient le confort et le plaisir : proposer, accompagner, jamais forcer. Cette étape se traverse avec l'équipe médicale et soignante, en famille, à votre rythme. N'y restez pas seuls.

Sources principales de cet article :

  • Volkert D. et coll. ESPEN guideline on nutrition and hydration in dementia, Update 2024. Clinical Nutrition, 2024 ; et ESPEN practical guideline : clinical nutrition and hydration in geriatrics., Surveillance du poids, élimination des causes, atmosphère familiale, préférences individuelles, éviter les restrictions, pas de stimulants d'appétit systématiques.
  • Nijs K.A. et coll. Effect of family style mealtimes on quality of life, physical performance, and body weight of nursing home residents : cluster randomised controlled trial. BMJ, 2006.
  • Abdelhamid A. et coll. Effectiveness of interventions to indirectly support food and drink intake in people with dementia (EDWINA systematic review). BMC Geriatrics, 2016., Pistes prometteuses : repas partagés, style familial, musique, collations accessibles, repas plus longs, formation des aidants.
  • Dunne T.E. et coll. Visual contrast enhances food and liquid intake in advanced Alzheimer's disease. Clinical Nutrition, 2004, l'étude pilote de la vaisselle à fort contraste.
  • Whear R. et coll. Effectiveness of mealtime interventions on behavior symptoms of people with dementia living in care homes. JAMDA, 2014.